La Belle Gabrielle

  • Léa et Léa sont deux soeurs sans doute jumelles. Elles n'ont qu'un prénom pour deux. Cela n'a pas d'importance puisque personne ne les reconnaît. quand elles sont habillées en lorette.

    On ne voit la différence que lorsqu'elles sont nues, ce qui est normal et fréquent puisqu'elles sont modèles. Ce sont même les modèles les plus appréciées de Montmartre. À elles deux elles incarnent la perfection, mais à condition de greffer chaque moitié des deux corps. Léa a un buste parfait, un cou de cygne, des bras de sylphide. Mais des jambes affreuses, la cuisse héronnière et la fesse triste. Alors elle pose pour les bustes. C'est le haut idéal. Une sainte Agathe parfaite qui présente toujours ses seins coupés par le bourreau sur un plateau d'argent.

    Léa, l'autre, a les épaules rêches, des salières qui ravagent son décolleté, le bras étique, mais la plus somptueuse chute de reins de Montmartre, des fesses de ménade, des cuisses souples et charnues, la jambe spirituelle. Alors elle offre ses charmes à partir du nombril, et au-dessous. C'est le bas parfait. À elles deux elles sont Vénus.

    Elles font le tour des ateliers, les jambes précédant le plus souvent les seins. Elles sont partout, à deux exceptions notables près.

    Henner qui, ne voulant pas se compliquer la vie, embauche d'identiques Italiennes brunes et drues qu'il coiffe de l'éternelle perruque rousse que l'on a vue dans cent tableaux.

    Puvis de Chavannes, qui n'arrivera jamais à remplacer Suzanne Valadon, et qui sait que sa femme l'espionne tout bêtement par le trou de la serrure : leur appartement, 11, place Pigalle, est sur le même palier que l'atelier. Puvis prétend qu'il travaille de mémoire mais sa femme renifle des parfums nouveaux. Même quand il peint des anges.

    Léa et Léa sont nos guides dans les ateliers de la Butte. Leur corps mi-partie est, dans toutes les positions, sous tous les vêtements même succincts, dans tous les musées de France. Et dans toutes les mémoires des rapins, ces apprentis peintres qui rêvent de gloire tout en terrorisant le bourgeois, dont ils convoitent le portefeuille. Léa-Léa, c'est ainsi qu'au singulier nous appellerons désormais la paire, passe donc de Renoir à Degas, de Van Dongen à Dufy, de Derain à Vlaminck.

    Mais elle n'est pas assez vénéneuse pour Pascin. Pas assez perverse pour Lautrec. Van Gogh ne cherche pas de femmes. Bonnard ne peint que la sienne.

    Léa-Léa va donc de la place Pigalle au 12 rue Cortot, après un petit tour aux Fusains, elle fait un séjour plus long au Bateau-Lavoir en dépit de la concurrence de Fernande, puis à la cité des Arts, où il n'y a pas que Cézanne et ce Carrière que Rodin apprécie tant. D'ailleurs, le tendre et charmant Carrière travaille surtout sur le haut.

    À la nuit tombée, les ateliers se vident et les cafés se remplissent de rapins bruyants et provocateurs. Rhabillée, protégeant son mystère, Léa-Léa peut danser, écouter, chanter aussi. Mais tous les modèles ne sont pas aussi sages qu'elle. Beaucoup ont quand même envie d'être admirées et séduites, et de quitter cette immobilité épuisante qui fait courir les rêves.

    Pour certains peintres, le modèle parfait c'est Tina. Qui accepte d'être hypnotisée et qui s'offre pendant quatre heures dans une immobilité absolue en gardant la pose que le maître a choisie. Puis, une fois réveillée, sans savoir qui elle avait été, nymphe, Juliette, courtisane, sainte violentée ou Lucrèce effarouchée, elle rentre chez elle. Pour dormir. Cette allégorie qu'on n'ose pas dire vivante conserve donc le plus beau teint de la Butte mais on ne sait rien d'elle, pas même un prénom, un surnom. Sa concierge lui sert de chaperon. Elle revient la chercher puisque la fille n'est pas somnambule.

  • Montmartre se mire dans Montmartre. On ne sait plus quel est l'original, quelle est la « copie », puisque la Butte se réfléchit dans mille ans d'histoire. Le reflet peut être plus réel que le modèle qu'il éclaire. Double, comme le roi ou la reine dans un jeu de cartes. Mise en scène ?
    Sans doute, mais n'est-ce pas ce que fait cette colline inspirée depuis ses débuts de légende ? Et un Montmartre vu sous l'angle le moins galvaudé, le plus vrai : vu du nord-est, l'angle le plus difficile à retrouver puisqu'il faut s'affranchir du périphérique et prendre de l'altitude. D'où exactement? Secret d'artiste, c'est bien normal.
    Un Montmartre jaillissant de la nuée des toits, joyau inséré dans la capitale hypertrophiée, et non triomphale meringue dans son arti-ficiel « écrin » de verdure. Un Montmartre de chair et de sang, pas de procession expiatoire. Un Montmartre qui palpite toujours, pas un chromo. Vices et vertus transcendés. Se métamorphosant toujours. Un phare qui résiste à toutes les tempêtes.
    Les auteurs passent d'un siècle à l'autre en passant d'une rue à une place. Les images de la Belle Epoque sont confrontées avec les photos d'aujourd'hui, légendées sans hypocrisie. Mille images et autant d'anecdotes pour redonner à la Butte sa chair et son sang (chaud). C'est aussi un livre d'espoir et un constat réjouissant :
    Montmartre sera toujours Montmartre, la Butte soumise comme ses moulins aux vents de l'histoire, reste le centre d'attraction.

  • La butte Montmartre reste un village singulier aux ruelles escarpées et aux personnages attachants. Claire vit avec ce quartier une histoire tendre, longue d'une quinzaine d'années. Et c'est surtout la solidarité mêlée de tolérance, ferment de la Butte, qui l'inspire.
    I love Montmartre regroupe Les Gueules de mon quartier, texte et dessins autoédités en 2005 et Le vent souffle sur la Butte, dernier témoignage de la vie qui s'écoule entre les métros Anvers et Abbesses.
    C'est la trame dense et secrète d'un périmètre, l'intimité d'un voisinage, la culture en mutation de quelques rues.
    Ce carnet de voyage est raconté comme une carte postale inversée : des portraits de " gueules " que vous ne croiserez qu'en poussant la porte de rades authentiques, des paysages aux escaliers dégringolant à l'ombre du Sacré-Coeur, des histoires bien vivantes qui continuent de faire du " village " un monde coloré, varié, mixte, insolite et unique.
    Nuits de fêtes, matins tristes, rencontres du hasard, promenade et bar. air frais. Vous croiserez Jeannette et son panier à cigarettes, Véro la punk anarchiste, Tony et son regard scanner, Aldo Vegas justicier pour la Brigade-Police de l'univers, Pierrette et ses petits bouquins et bien d'autres encore pour un portrait de famille ordinaire ou extraordinaire.

  • Plutôt qu'une traditionnelle fresque historique, l'auteur propose une flânerie au fil des mots, en un distrayant abécédaire qui permet de revisiter les grandes et les petites histoires du Moulin le plus célèbre du monde. En jouant à saute-mouton à travers le temps, le lecteur passera des frasques de la Belle Epoque, ses « cancaneuses » effrontées et ses « diseuses », aux grandes revues de l'entre-deux-guerres qui firent de Mistinguett la star absolue, jusqu'au Moulin Rouge d'aujourd'hui, microcosme magique, avec ses artistes et ses techniciens, ses artisans d'art ; au passage, il saluera Colette et la Goulue, Yves Montand, Gesmar, Doris Haug et ses Doriss Girls, qui continuent d'emporter les spectateurs dans le tourbillon des « écumants dessous de dentelle » chers à Francis Carco.

  • Sur les deux rives du boulevard de Clichy coule le vice. Tout commence, ou presque, au XIXe siècle. Les lorettes qui ne fréquentaient pas assidûment leur Notre-Dame, arrondissaient leurs maigres salaires de cousettes en négociant leurs charmes. Elles ont une ambition : devenir l une de ces courtisanes dont les hôtels particuliers se dressent à deux pas des galetas où elles ont débuté leur carrière. Au fil des ans, toute une société parallèle se constitue où se croisent voyous, artistes, gangsters, truands, gigolos. Des bastringues où les filles se déhanchaient en des charivaris infernaux jusqu aux boîtes louches enfumées, une longue promenade dans le temps où crime rime avec tapine.

  • La presse a longtemps utilisé les vendeurs à la criée comme moyen de diffusion auprès du grand public, ceux-ci lui permettaient alors de répandre les nouvelles les plus sensationnelles le plus rapidement possible.
    Les faits divers et crimes de toute nature y occupaient naturellement une grande place. Plus les crimes étaient atroces, plus les lecteurs en redemandaient et plus les ventes augmentaient. La presse hebdomadaire s'est saisie de l'occasion en créant même des titres comme « Détective » et bien d'autres. « Demandez le journal ! » rassemble des extraits typiques et marquants de cette époque jusqu'à nos jours, en y puisant, ainsi que dans de nombreux rapports de police, des informations concernant Montmartre et ses alentours.

  • La suite de notre petit périple à travers les rues étroites de Montmartre, en passant par des établissements de plaisir fréquentées par une clientèle d'humeur festive, va lentement se diriger vers un univers plus inquiétant dans lequel la quête des paradis artificiels prime de plus en plus au fil des années.
    Le vice est de plus en plus présent et on assiste à une augmentation des crimes liés à l'homosexualité. Les clients des putes, pour certains, doivent parfois faire face à la « dure réalité » de leur partenaire, d'une nuit. La violence est bien sûr toujours présente, mais les rivalités ne tournent souvent plus autour d'une « gagneuse » et de son turf, mais des portes cochères et autres poubelles pour planquer la réserve des dealers.
    Le principal est qu'à Pigalle on trouve toujours ce qu'on est venu chercher.

  • Difficile de résumer Mouloudji, artiste protéiforme, doué de tous les talents et orphelin de son enfance. Enfant-acteur prodige (les Disparus de St Agil), écrivain "existentialiste" (Enrico, En souvenir de Barbarie), peintre (plus de six cents toiles), acteur de théâtre (la Tête des autres) et de cinéma (nous sommes tous des assassins), il traversa le siècle sur la pointe des pieds, pour ne pas déranger, posant sur les êtres et les choses son sourire ravageur et sa tendresse mélancolique. Pour le "Papillon noir" du Flore, comme le surnommait Cocteau, Montmartre fut un refuge. Il y habita, s'y produisit (Aux Trois Baudets, Chez ma cousine...). Avant et pendant la guerre, en "petit invité", il côtoya Prévert, Desnos, Jean-Louis Barrault, Charles Dullin, Picasso, Boris Vian, la "famille" Sartre, Jean Genet, Audiberti et tant d'autres. Il fut, dans les années cinquante, numéro 1 au hit-parade des chanteurs à "texte". Découvrir Mouloudji tout autour de la Butte, c'est entrer dans la nostalgie d'une époque magique où tout était possible, où talent s'écrivait souvent avec un "s".

  • " Un taxi passera vous prendre à vingt heures, devant l'entrée du café des Quatre Sans Cou. Il vous suffira de dire au chauffeur la phrase suivante : Va où je vais le Terrifique, va, va, va. Il paraît que vous vous êtes vanté auprès de vos petits camarades de m'avoir déjà rencontré. Si vous osez vous asseoir dans ce taxi, tout à l'heure, votre mensonge n'en sera plus un. A vous de savoir s'il est bon pour un jeune poète d'affronter la réalité. " Voici le billet que reçoit, un matin d'octobre 1928, le jeune poète Robert Desnos, alors journaliste au quotidien Paris Matinal. Embarqué dans un étrange taxi, il est conduit chez le prince de l'effroi, dans une maison truquée du haut Montmartre, construite pour lui par un architecte autrichien. L'Insaisissable ouvre alors pour lui de troublantes perspectives... Et oriente son destin. Une traque dangereuse, en dessous, au-dessus et aux confins de Paris, où l'ombre immense ne cesse de semer d'épouvantables prodiges sur la route des artistes.

  • Ce 21 décembre 1911, deux hommes armés braquent la succursale de la Société Générale de la rue Ordener, dans le XVIIlè arrondissement, à deux pas de Montmartre.
    Ils s'enfuient en auto. C'est la première fois que des malfrats utilisent une voiture volée, pour dévaliser un établissement bancaire. Jules Joseph Bonnot, né en 1876 dans le Doubs, était un précurseur ! Jacques Mesrine aurait pu être son émule. La bande à Bonnot vient d'entrer dans la légende, une légende où se mêlent grand banditisme et anarchisme. Jules Bonnot, le détrousseur des riches qui devait devenir ennemi public n° 1 et mourir sous les balles de la police était un militant pur et dur.
    Le début du siècle, juste avant la grande guerre qui va faucher des millions de jeunes gens, avait vu fleurir cette espèce de révoltés qui ne voulaient " ni Dieu, ni maître ". Leur vie ne valant rien à leurs yeux, ils n'hésitaient pas à tuer, multipliant attentats et assassinats. Voulant embraser le monde, comme s'ils avaient pressenti la boucherie à venir.

  • Ce n'est pas uniquement pour son talent, le souvenir vivant laissé par la chanteuse aux mille chansons enregistrées dans toutes les langues, aux cent millions de disques vendus dans le monde, que Yolanda Gigliotti, née en 1933 à Choubra, faubourg pauvre du Caire, est entrée dans le panthéon du coeur populaire, touts continents et générations réunis, sous le nom de Dalida : c'est aussi par son destin aux dimensions d'un opéra tragique, où Eros et Thanatos - l'amour et la mort - n'ont cessé de mêler leurs arabesques, enchaînant les figures d'une chorégraphie sombre et passionnée.
    La dualité intime entre Dalida, diva glorieuse, véritable " Callas du peuple parvenue au sommet à force de défis relevés et de combats remportés, et Yolanda, " Bint Choubra " (la fille de Choubra) vouée aux amours douloureuses, pour qui les bonheurs simples restaient inaccessibles, donne à cette femme complexe le double profil d'Ishtar, la déesse babylonienne de l'amour et de la guerre. C'est à partir de la tragédie de San Remo, en 1967, où sa liaison avec le jeune chanteur Luigi Tenco l'amena à rejouer, dans la vie réelle, toute la partition lyrique de Roméo et Juliette, que Dalida acquit une dimension mythique, expliquant l'attachement durable à sa personne.
    Humaine, trop humaine, fragile, touchante, cherchant l'amour véritable jusqu'à l'épuisement de l'être, Yolanda poursuivit une quête sentimentale jamais assouvie, qui se prolongeait dans l'art de Dalida et l'enrichissait. Une vie marquée par le thème de l'autodestruction - les trois hommes qui ont le plus compté pour elle se sont suicidés ; elle-même a orchestré son départ à la manière d'une prêtresse antique - mais aussi par une profonde recherche spirituelle : séjours en ashram, lectures avides des philosophes et théologiens, psychanalyses, Dalida était animée par une dimension intellectuelle qui fait de cette chanteuse, décidément, un personnage hors du commun.
    Figure de femme éternelle, qui interroge le coeur et l'esprit, pourvoyeuse d'émotion, de réflexion et de rêve. Dalida est la plus récente des grandes figures entrées dans la légende de Montmartre. Sa mémoire hante le dernier village de Paris, du cimetière où sa tombe est toujours aussi demandée à sa grande maison blanche de la rue d'Orchampt. Sur la place qui porte son nom, son buste de bronze, qui veille, yeux mi-clos, avec un air de sphinge, sur les magies du château des Brouillards semble installé là de toute éternité.

  • Montmartrois par ses amis, Picasso, Apollinaire, Max Jacob, et par son goût du canular, " poète breton et pêcheur à la ligne professionnel ", cycliste monomaniaque, il a été dévoré par sa créature, le père Ubu, joué au pied de la Butte. Mais son oeuvre est beaucoup plus complexe et reste à redécouvrir. Célébrons le centenaire de sa mort, le 1er novembre 1907.

  • Célèbre par Les Croix de bois et l'invention de l'âne peintre Boronali, journaliste pour Clemenceau, il a inventé le canular moderne, bien avant Francis Blanche. Le seul à se raser au Louvre, devant La Joconde ! Il est le témoin n°1 de l'histoire de la Butte. Avec tendresse, minutie, mais sans complaisance.

  • Elle incarne la liberté et la justice, ce n'est pas facile d'être une statue de la démocratie en marche. On a fait le l'institutrice passionnée de la Butte une martyre. Elle a servi de drapeau aux uns et aux autres. Mais elle n'a jamais fait de concessions. Y compris dans son propre camp. Forte ? Sans doute. Inflexible, sûrement.

  • Le "saint" le moins recommandable mais le plus séduisant. Une légende à lui tout seul. Une prodigieuse faculté d'invention et de dérision qui a fait parfois oublier son talent de poète. Mais il a fait de sa vie un poème dont la dernière strophe est tragique. Inventeur de Picasso. Trop complexe pour être accessible ?

  • Montmartre, avant de devenir le temple de la pacotille et de la " croûte ", n'était qu'un petit village viticole sur la route de Saint-Denis, peuplé de gens ordinaires, avec tous leurs travers et leur tendance aux bavardages et racontars, si chers à nos commères. L'arrivée des artistes à la recherche de locaux bon marché en a, peu à peu, fait la renommée artistique sans pour autant modifier les sujets de conversation. Les Bignoleries de la Butte rassemblent des textes d'écrivains d'aujourd'hui et d'hier mettant en scène les personnages variés que nous côtoyons tous les jours.
    Vous ferez tout d'abord la connaissance du milieu des transformistes, avec toute la sensibilité, l'humanité et même la violence qui lui appartient. Vous apprécierez la bonhomie, le bon sens et les brèves de comptoir du Captain Cap de retour de quelque croisade évangélico-alcoolisée parmi les tribus buveuses de bière. Vous suivrez les recherches d'un " reporter au grand large " pour retrouver le propriétaire d'un billet de Loto. Vous entrerez enfin dans l'antre du peintre philosophe Socrate, dont les pensées sont tellement tourmentées par Cupidon qu'il en met la Butte à l'envers.

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